dimanche 13 janvier 2013

The Master, l'Homme devient plus fort que Dieu


Ça faisait belle lurette que j'attendais ce film, le dernier du (toujours) jeune prodige Paul Thomas Anderson, qui certes n'est pas des plus prolifiques mais qui compense largement sa rareté par la richesse et la variété de sa filmographie. Assez proche de Altman et Scorsese à ses débuts, il s'est mué en émule de Stanley Kubrick depuis le monstrueux There Will Be Blood (son plus grand film et aussi le plus grand film des années 2000), une étiquette qui peut paraitre lourde et injustifiée de visu, sauf qu'il a su imposer sa vision du cinéma et s'est véritablement mis en porte-a-faux des contingences hollywoodiennes à l'instar du barbu mégalo. Jusque là tout allait bien pour lui, mais The Master se fera attendre plus pour des raisons de développement hell que d'un réel perfectionnisme (ici, visible dans une reconstitution méticuleuse de l'Amérique des 50's), en effet, le film posa énormément de problèmes vis-a-vis de son sujet, la Scientologie étant considérée comme une véritable église aux États-Unis et dont The Master narre les prémices de sa diffusion en Amérique, ainsi que sur le Vieux Continent. Du coup, la plupart des majors refusent d'investir le moindre kopeck de peur de se mettre à dos des fidèles de L. Ron Hubbard (fondateur du mouvement Scientologue), c'est donc grâce à des fonds privés que le film se fera et permettra aussi l'entière indépendance de Anderson sur le projet, allant jusqu’à choisir une pellicule 65mm (le plus haut format de pellicule classique, juste avant le Imax) pour ne pas avoir à tourner en numérique comme cela est actuellement la norme.


Dès les premières images, on sent la totale confiance d'Anderson en son sujet et sa mise en scène, qui s'avère des plus dépouillés : exit le 2.35 qu'il chérissait tant depuis son premier film, place à un 1.85 moins cinégenique et plus aéré surtout, laissant peu de place au final pour balader le regard du spectateur dans les quatre coins du cadre et mieux l'hypnotiser tel le gourou Lancaster Dodd qui "manipule" le paumé Freddie Quell. Mais au final, The Master est un film qui tient moins sur sa réalisation (d'ailleurs, il est étonnant de voir que les derniers tics andersoniens ont cette fois disparu) que par l'universalité de son sujet qui évite astucieusement la charge balourde et facile sur la Scientologie, préférant le questionnement profond de la nature humaine comme c’était déjà le cas avec There Will Be Blood. En effet, c'est une quête existentielle qui se dévoile à nous, de personnages qui ne savent pas/plus ce qu'ils veulent, entre désir d'être puissant, aimé ou tout simplement de vivre avec le sentiment d'avoir marqué les gens qui nous entourent. Freddie Quell est un homme inadapté à la société, impulsif et rebelle qui ne semble avoir que faire d'une quelconque attache dans sa vie, vivant au gré des opportunités de ses rencontres mais qui paradoxalement va devenir le plus fidèle valet du charismatique Lancaster Dodd, lui offrant ainsi une stabilité qu'il n'avait jamais eue. Leur relation est le cœur du récit et de sa mécanique, à la fois proches et opposés, les deux hommes vont nouer une amitié pleine d’ambiguïté, proche du sadomasochisme, où chacun va jouer son rôle : Dodd comme maitre beau parleur mais finalement très cruel (ses interrogatoires qui démarrent de manière anodine et qui frisent le harcèlement sur la fin) et Quell qui sera finalement le clébard servile mais parfaitement conscient de sa condition, refusant malgré sa rébellion de façade, de se défaire de l'emprise de Dodd. Un jeu qui finira par aller de plus en plus loin, mais à force que les deux compères vont aller de mésententes en mésententes, leur liens resteront pourtant toujours présents, confirmant ainsi la célèbre maxime "On aime ceux qui nous font du mal".


The Master nous parle surtout d'une hiérarchisation de l'humanité divisée en deux camps, celui des Maitres et celui des Servants, impossible selon Anderson de ne pas faire partie de l'un des deux et d'ailleurs il est très facile pour un Servant de devenir maitre à son tour, au final, il s'avère évident que nous sommes tous amenés un jour où l'autre prendre quelqu'un sous sa coupe, un regard très juste sur l'Homme qui n'a jamais fonctionné dans un principe d'égalité. Mais c'est surtout pour une question d’identité, celle qui forge notre caractère que le personnage de Joaquin Phoenix va accepter de passer par différentes épreuves à la limite de la démence, pour enfin devenir l'homme qu'il aurait toujours du être. Un chemin de croix auquel tout individu (qu'il soit perdu ou non) doit passer un jour où l'autre pour s'affirmer définitivement, The Master nous rappelle à quel point l'Existence est douloureuse dans un monde tel que le notre.


Un grand film qui se doit d'être lu entre entre les lignes (comme TWBB) pour en tirer toute sa substantifique moelle et saisir la grandeur de cet oeuvre, qui semble avoir été longuement réfléchie tant les degrés de lectures s'entrecroisent et sa minéralité digne des plus grands, ne doit rien au hasard.

mardi 8 janvier 2013

The Time You Need a Friend, du rire aux larmes


The Time You Need a Friend s’apparente comme une énième commande grivoise de la part de John Woo, alors qu'en fait il s'agit d'une œuvre charnière dont l'importance reste encore sous-évalué par les soi-disant "spécialistes" du monsieur : comme Hard Boiled fut une apothéose de son cinéma à Hong Kong, comme Windtalkers fut une apothéose aux Etats-Unis, The Time You Need a Friend est en fait la boucle finale de son cycle "comédies", encore plus occidental dans l'esprit, plus touchant, plus personnel et surtout plus réflexif. Pourtant, c’était loin d'être gagné, Woo en avait alors plus qu'assez d'enchainer les comédies pour la Golden Harvest et ne résiste pas à l'offre des compères Raymond Wong et Karl Maka, alors patrons de la Cinema City (dont le but était de contrecarrer les grands studios, en offrant plus de liberté à leurs réalisateurs), qui lui proposent de faire des films qui sont plus dans ses cordes. Hélas, la société tombe entre de mauvaises mains et Woo se retrouve obligé de tourner à nouveau des comédies pour leur compte (l'affligeant Run Tiger Run et le film précité), sauf qu'il essayera d'investir le plus de thèmes personnels.


A vrai dire, le film s'éloigne par de nombreux aspects de la comédie cantonaise type : déjà l'humour reste essentiellement basé sur des querelles et des gags visuels compréhensibles pour un public profane, le fond moral qui ressemble beaucoup aux films de Frank Capra avec une louchée de bons sentiments et un optimisme débordant, de plus, il accumule les clins d’œil au cinéma muet et au monde du spectacle. Un peu comme Man on the Moon, Woo instille un regard cru sur le public et leur rapport aux artistes, qui doivent faire fi de leurs tracas personnels pour amuser le public sur commande. Car les deux thèmes principaux que traite dans ce film sont l'amitié et la vieillesse. Les deux héros du films sont en fait deux acteurs retraités, des anciens amis et partenaires, qui pour la bonne cause vont devoir rejouer ensemble et oublier leurs différents. Cette relation tendue est relativement bien montrée, d'autant que les acteurs évitent le surjeu pour la plupart (sauf le papy cardiaque, surmaquillé au possible) et le casting se montre composé d'illustres inconnus (en dehors du vétéran Sun Yueh, le boss de Chow Yun Fat dans City on Fire), rajoutant un certain crédit aux situations tragiques du film, car il s'avère parfois plus proche du drame que de la comédie. Je parlais avant de portée réflexive, elle est surtout présente dans la dernière demi-heure du film où les masques tombent et nos deux amis se rendent comptent que les temps changent, que ce qui était drôle il y a 30 ans ne l'est plus aujourd'hui et qu'il sont en train d'être oubliés de tous, faute d'avoir perdu son temps et de ne pas avoir su s'adapter. Toute cette pensée triste lors du plan final qui renvoie à l'avenir cinématographique de Woo, qui allait enfin réaliser ses projets personnels, ainsi qu'a celui de nos héros qui se donnent corps et âme pour leur public.


Finalement je reprocherais au film de ne pas avoir cru suffisamment à sa portée dramatique et d'avoir caviardé des gags pas toujours appropriés, surtout quand ceux-ci sont étirés inutilement sans apporter grand chose à l'histoire, mais ça reste une très bonne surprise qui a su m'émouvoir de temps à autre et confirme une fois encore que John Woo sous-estime à tort la qualité de certains de ses premiers films.

Dead Bang, un superflic contre les fachos


Dead Bang fait partie des polars oubliés des 80's, alors que celui-ci possède à priori tout les éléments requis pour faire partie des références : un acteur principal charismatique en diable possédant encore l'aura de sa série vedette (l'excellente Miami Vice), un traitement qui évite étonnamment tous les travers usuels du polar de l'époque (on est vraiment à la lisière des 80/90's) et surtout un réalisateur de classe A, le vétéran John Frankenheimer qui met sa technique inoxydable au service d'un récit idéalement construit. Dead Bang démarre comme un polar urbain poisseux où la patte de son metteur en scène nous saute au visage avec axes penchés et grand angle à la hongkongaise et également où Don Johnson brise littéralement son image de beau gosse dans la défroque de ce flic ordurier et alcoolo (il va jusque à gerber sur un suspect a la fin d'une longue course-poursuite à pied). Mais c'est surtout pour la confrontation de deux mondes opposés et la mise en abime de leur fonctionnement que le film s'avère à part.


En effet, Dead Bang évoque le clivage des grandes villes (Los Angeles en l’occurrence) et du Midwest (la seconde moitié se déroule en rase campagne) à travers l'enquête forcené d'un flic seul contre tous, qui va relier un braquage sanguinolent dans le ghetto californien à un gigantesque réseau d'adorateurs néo-nazis connu de tous dans le Sud. D'ailleurs, la base scénaristique n'est pas sans rappeler l’intéressant film de Costa-Gavras Betrayed (La Main Droite du Diable en VF) sorti l'année précédente, paradoxalement malgré des intentions plus commerciales le film de Frankenheimer s'avère au final plus incisif et pertinent que le Gavras, qui lui péchait par une prévisibilité et des raccourcis assez décevants de sa part. Chez Frankenheimer, il suffit de poser sa caméra l'air de rien et on en apprend bien plus, d'autant qu'il s'est effectivement documenté sur la situation avant de tourner quoi que ce soit.
Mais le film se permet également de vrais morceaux de bravoure qui restent dans la mémoire du spectateur, surtout cet excellent final où le style de Frankenheimer prend tout son sens : un long gunfight dans une caverne où les cadres étouffants se multiplient (longue focale oblige) et accroissant l'air de rien la tension au détriment du spectaculaire. L'art du climax dans toute sa splendeur et tel qu'on le verra régulièrement chez lui dans les années 90 (le doublé Ronin et Reindeer Games)


Voilà un exemple idéal de film policier qui passe le cap des années avec grâce, prouvant aussi que la carrière de John Frankenheimer ne s’arrêtait pas à l’Opération Diabolique et que sa période 80's est loin d'être jalonnée de film mineurs ou impersonnels (je pense à The Challenge ou même 52 Pick-Up). Dommage qu'un éditeur français ne se soit pas penché sur ce film, il existe néanmoins un z1 américain avec VF peu couteux mais recadré, mais la meilleure édition reste le z2 allemand VOSTA au format respecté sorti chez Warner pour peu que l'absence de piste française ne vous rebute pas. 

lundi 7 janvier 2013

Stunt Woman, dur, dur d'être une femme...


Décidément j'aime bien le travail de Ann Hui dès qu'elle sort de ses trucs politiques, là en l’occurrence elle s'attaque à un exercice que j'adore : la mise en abime. C'est l'univers du cinéma et précisément le monde des cascadeurs à travers le portrait d'une femme qui cherche à se faire une place dans le milieu, là c'est d'autant plus intéressant que les acteurs ont été à un moment où a un autre le rôle qu'ils incarnaient (surtout Sammo Hung en figure paternaliste de chorégraphe/réalisateur, soufflant d'humanité, certainement son rôle le plus touchant), que Hui ne nous cache strictement rien des réalités du métier et par extension de la misogynie de la société chinoise.


Ah Kam est structurée en trois parties, la première s'attarde de façon documentaire aux aléas d'un tournage de Wu Xia Pian (film de sabre chinois) où les galères s'enchainent : l'intrusion de Triades sur le plateau qui foutent la merde, les égos des comédiens, les contraintes financières qui poussent à tourner de manière commando et bien sur les blessures graves que se font ces gens de l'ombre, préférant souffrir en silence pour empocher un maigre salaire que de se ménager physiquement. La seconde partie, elle verra le film glisser lentement vers le personnage d'Ah Kam et sa vie de femme, ce n’était d'ailleurs pas le souhait initial de la réalisatrice puisque Michelle Yeoh a subi une mauvaise chute pendant le tournage (triste coïncidence) et a été contrainte de minimiser son implication physique, dès lors le film change du tout au tout et aborde des thèmes plus féministes avec cette femme forte qui va devoir se plier aux exigences de la femme soumise telle qu'elle est perçue en Asie, devant renier ses passions et son amour propre pour un type qui n'a peu d'égard pour elle. Quelque part cette partie me rappelle toutes ces starlettes hongkongaises qui ont quitté le métier, juste après s’être mariées pour devoir vivre aux crochets de leurs époux (on peut citer au hasard Chingmy Yau, Amy Yip, Sharla Cheung, etc...), ce n'est pas une coïncidence puisque que Yeoh avait subi cette chose au début des années 90 en épousant le patron de la D&B, elle dut mettre un terme à sa carrière mais l'a reprise aussitôt après son divorce ! Misogyne dites-vous ?
Enfin, le film se conclut assez maladroitement et orchestre un retournement de situation exagéré qui fait retomber le film dans les travers de la production de tatanes HK, le côté documentaire et poignant du film s'en trouve très amoindri, voire décrédibilisé.


Effectivement, Ah Kam n’intéressera que ceux qui croient que Hong Kong ne se limite pas qu'aux polars et aux films de baston non-stop, c'est une vraie déclaration d'amour à un métier trop peu reconnu et un magnifique portrait de femme au sein d'un milieu machiste. Un beau film, quelque peu boiteux mais qui reste à découvrir.

Nightmare Detective 2, "Hors du rêve, tu es seul"


Shinya Tsukamoto est agaçant. Agaçant car il est sûrement en train de se construire l'une des plus brillantes filmographies du cinéma tous pays confondus. S'il reste l'un des plus grands, c'est surtout parce qu'il a un style inimitable ET qu'il s'est jamais permis de lui faire faux-bond, d'autant qu'a l'inverse d'un Tony Scott obligé de réinventer sa mise en scène, il ne vieillit pas.


Le principal regret du premier Nightmare Detective résidait dans le fait que la caméra Tsukamotesque servait avant tout de gimmick avant toute réelle réappropriation du genre, bien que le résultat reste à mille coudées d'autres prods J-Horror. Cette fois fini l'intrigue prétexte pour prouver qu'il pouvait rentrer dans le rang, place à un regard plus poussé et intime sur ce personnage nébuleux qu'est le Nightmare Detective. Tsukamoto a décidé de ne plus se retenir, si il est toujours entouré d'une équipe technique professionnelle et s'est limité aux postes les plus importants, sa caméra tremblotante se fait terriblement vivace et le montage y est carrément fou : jump cuts en pagaille, fondus enchainés à la pelle, des envies de montage rarement vues chez lui. D'autant que la photo est absolument magnifique avec ses teintes sépia, prenant le contre-pied de l'image froide et bleutée du premier volet. Cela colle parfaitement avec l'atmosphère triste et désenchantée du film. C'est peut être la seule fois que Tsukamoto réalise un film pessimiste dans sa carrière, si tout les personnages de ses autres films se fourvoyait dans la débauche, c’était pour mieux souligner leur énergie loin d'un monde oppressant écrasant toute individualité. Le Nightmare Detective était un personnage dont on savait très peu de choses, cette suite lui est entièrement dédié et l'on ne peut pas dire que sa vie soit géniale.


Son don de voir dans les rêves semble pour lui plus un fardeau, qu'un véritable cadeau de la nature. Obligé de vivre dans la solitude et comble du malheur, sauver des gens qui ne lui donnent rien en retour, le Nightmare Detective semble au bord du gouffre, condamné à revivre en permanence son pire cauchemar, celui de la destruction involontaire de sa famille. Le monde du cauchemar, c'est une piste qu'avait trop brièvement exploré Tsukamoto dans le premier film, cette fois sera un passage très important du film, alternant parfois très sournoisement rêve et réalité. Sa mise en scène plus sensitive que jamais nous immerge totalement dans un monde tordu, beaucoup plus poignant et réussi. A vrai dire, ND 2 est surement le plus humain de ses films, celui où le talent visuel parvient à toucher le spectateur au plus profond de lui-même, comme ce plan final d'une simplicité mais touchant par son insistance concluant de la plus triste des façons ce diptyque. 

Pedicab Driver, le chef d'oeuvre perdu de la kung fu comedy


Nous sommes à la fin des années 80, la Golden Harvest menée par Raymond Chow est alors au zénith de sa puissance financière et n'hésitera pas à en faire profiter ses deux poules aux œufs d'or : Jackie Chan et Sammo Hung, en acceptant de financer des films sur lesquels ils auront les mains libres (Police Story II, Project A II, Eastern Condors ou Shanghai Express). L'antagonisme et l'amitié solide entre les deux hommes-orchestres est bien connue, mais pour une fois, ils vont se renvoyer la balle en cette année 1989 avec deux films au décorum similaire : Miracles, le semi-échec artistique de Jackie et Pedicab Driver, qui lui est l'aboutissement stylistique de Hung.


Ne faites pas gaffe à cette affiche d'exploitation trompeuse, Pedicab est tout sauf une comédie grasse et inoffensive qui a contribué à la prospérité commerciale du gros Sammo mais bien la synthèse parfaite de ses deux périodes (violente et comique). En gros, ça commence comme une comédie puis ça monte en puissance dans la noirceur à tel point que le final est certainement le plus éprouvant qu'il ait jamais fait. Hung détruit progressivement les rouages bien huilés de ses précédents faits d'armes, ce qui fait que votre serviteur s'est bien demandé pendant 50 minutes où était le chef d'oeuvre vendu par une poignée de veinards ayant eu la chance de le visionner (j'ai du me contenter d'un VCD au format, vu que le dvd n'a jamais été édité nulle part) croyant voir là une sympathique comédie kung fu aux chorégraphies très réussies, même s'il faut le reconnaitre que le film est quand moins gâté en production design que Miracles. Si pour beaucoup Prodigal Son semblait être jusque là son film le plus abouti (ce que je n'ai jamais pensé pour ma part, faute à une seconde partie qui retombe dans le comique comme si de rien n’était), Pedicab l'enfonce de deux têtes ne serait-ce que dans l'évolution de la dramaturgie (ces personnages auquel on ne croit pas un instant et qui finissent par nous émouvoir !?) et l'extrême maitrise du découpage qui ferait pleurer de honte les gros metteurs en scène de blockbusters (le duel Sammo/Billy Chau est l'un des morceau de bravoure les plus intenses jamais filmés à HK) tellement l'espace est utilisé à bon escient pour construire des chorés millimétrées (il y a des cascades où l'on voit bien qu'a un demi-centimètre de décalage le mec finit à l'hosto).


Mais une fois encore, Sammo nous livre un film d'arts martiaux violent et schizophrène comme lui seul à le secret, montrant bien son professionnalisme à livrer un produit cohérent et généreux jusqu'au bout (n'est-ce pas Jackie ?), osant nous prendre à revers (je pense surtout au couple Max Mok/Fennie Yuen qui prend une dimension glauquissime, j'en avais les poils de bras tout hérissés pendant la scène du repas !) à tel point que les rares éléments comiques de la seconde partie n'arrivent même plus à nous faire rire. Qui a dit que le kung fu pian ne pouvait pas être anticonformiste ?

dimanche 6 janvier 2013

Killer Joe, Friedkin est dans la place !


2012 sera vraiment l'année de tous les come-back : entre la confirmation Exp 2, le Prometheus de Ridley Scott et en attendant le prochain Walter Hill, il y en a un autre qui lui s'est définitivement fait persona non grata à Hollywood, William Friedkin, qui fait son retour en fanfare. Le wonder boy des 70's, celui des hits commerciaux French Connection et L'Exorciste (ses deux seuls films valables, à en croire les cinéphiles du dimanche), s'est métamorphosé en une sorte de polémiste de la pellicule, alternant commandes moins désinteressées qu'il n'y parait (Jade, Blue Chips), grands films malades laissant quasi-systématiquement le public sur le carreau (la seule exception étant le génial Traqué en 2003) et a fini par lasser les grands studios de sa vision sombre et pessimiste de l'âme humaine. Depuis la sortie de Bug, on peut considérer dès lors que Friedkin est entré dans le giron du cinéma indépendant, le seul qui peut lui procurer encore assez de moyens pour réaliser ce qu'il a envie et effectivement, il n'en plus rien à faire de la gloire ou du succès commercial, sa glorieuse filmo parle pour lui aujourd'hui même s'il doit se montrer patient entre deux projets.


Si Bug restait à mon sens une œuvre de transition, montrant la force tranquille de Bill sans forcément aller au bout de son propos, Killer Joe est quant à lui, une œuvre terminale, faite de haine et de violence envers une industrie (et un public) qui ne veut plus de lui. Comme son confrère Paul Verhoeven du temps de Showgirls (leur classification commune en NC-17 n'y est pas étrangère), il décide de faire l'exact inverse de ce qui est aujourd'hui la norme : on aseptise ? Bill fonce dans le tas et montre tout ce qu'il y a montrer. Il transforme une intrigue de film noir tout ce qu'il y a de plus banal et y verse un tel degré de vulgarité pure, que cela en force le respect, du full frontal en pagaille, du sexe archi-déviant, une violence filmée en gros plan mais le tout avec la force technique d'un gars qui n'a plus rien à prouver à qui que ce soit (il a gardé de Bug, le goût de la direction d'acteur et de leur emploi dans un espace clos). Une chose est sure, le film va diviser une fois encore car Bill fait absolument ce qu'il veut en termes de ton et de rythme, on peut passer d'une scène faussement légère à un tabassage d'une brutalité insoutenable et même oser passer du polar au fantastique, sans que cela ne soit incohérent. D'ailleurs, Killer Joe est certainement, outre son ton très franc, son film le plus désespéré de sa carrière. Aucun personnage ne respire la sympathie, tous ne vivent que pour assouvir leurs besoins sexuels ou monétaires, de fait le spectateur n'aura jamais le moindre point d'ancrage moral dans ce film, alors qu'il gardait jusque là une certaine ambigüité, laissant augurer d'une éventuelle prise de conscience.


C'est une œuvre sur le Mal et ses conséquences, que l'on peut voir de deux façon différentes (l'une justifiant davantage l'aspect omniscient de Joe, sa capacité à manipuler les gens et arriver à ses fins) : au premier degré, en le matant comme un polar vulgos, ou bien en le voyant surtout pour sa fascination à montrer des personnages maléfiques, McConaughey s'avère un Lucifer texan horrible et attirant à la fois, qui prend sous son emprise, une famille non sans l'avoir dominé de la façon plus abjecte possible. Et toute cette lecture "mystique" donne une aura vraiment à part à ce film, qui puise finalement pas mal dans la Nurse.


Killer Joe est donc la preuve flagrante que Bill pète la forme, qu'il est plus en guerre que jamais (sa démarche est limite punk) et qu'il a enfin réalisé son film "poil à gratter", celui qui fera figure d'exception en termes d'impact et de ressenti. Une chose est sure, nous ne regarderez plus le poulet frit de la même manière.

Pantyhose Hero, quand Cruising renconte La Cage aux Folles


Quand la Cage aux Folles rencontre Cruising, ça donne Pantyhose Hero : un truc de pas très bon goût mais qui recèle quelques moments de grâce martiale.
C'est toujours un coup dur quand un projet qui nous tient à cœur s'avère être un désastre financier, en l’occurrence pour Sammo Hung son bébé Pedicab Driver a subi les foudres d'un public qui n'avait pas compris la force de ce joyau noir. Si son copain Jackie parviendra à s'en relever sans mal (Opération Condor le remettra en selle en moins de deux), Sammo lui n'aura plus l'occasion de redorer son blason et préférera enchainer les commandes qu'il essayera de légèrement de remanier quand il le pourra (Moon Warriors ou Blade of Fury), pour revenir aujourd'hui à ses premières amours, la chorégraphie. Triste destin pour celui qui est encore aujourd'hui à mes yeux l'un des rares grands auteurs du cinéma d'arts martiaux.


Pantyhose Hero est sorti donc juste après Pedicab Driver et s'avère être un retour en arrière des plus frustrants : on retourne à la comédie façon Lucky Stars, avec un ratio précis, 80% de comédie pour 20% d'action. Pourtant le film commence de façon magistrale avec une scène d'action qui condense en moins de dix minutes ce pourquoi Hung est un cinéaste à part dans le genre : tout commence comme une vulgaire comédie pour amorcer un gigantesque carnage, des mecs se font tronçonner la colonne vertébrale en gros plan et les coups font super mal. Une scène de fou où l'on ressent la douleur de son précédent échec, comme s'il voulait d'emblée mettre le spectateur mal à l'aise, sauf qu'il est plus résigné qu'auparavant et n'arrivera jamais à tutoyer les sommets de ses précédents films. A l'image d'un gamin qui finit par faire n'importe quoi sous le coup de la colère, Sammo réutilise les ingrédients qu'il avait employé pour "détruire" le calme apparent de Pedicab mais a mauvais escient, toutes les tentatives qu'il fait pour rendre son film sérieux ne fonctionnent pas et le film reste ce qu'il est au départ : une pantalonnade beaufisante et vulgaire, pas forcément désagréable à mater (le combat d'ouverture et le final restent d'une violence inouïe) mais quand même en deçà de ce que peut nous offrir Hung.


Parlons aussi de la toile de fond du film, qui se pose chez la communauté gay de HK, hautement méprisée de façon générale et c'est pas ce film qui fera changer la donne : on a deux flics beaufs qui vont devoir apprendre à être gays pour infiltrer leurs clubs et traquer un tueur qui opère dans leur milieu. Comme on peut s'y attendre, on a le droit a des interprétations façon Cage aux Folles, des blagues très homophobes et même une misogynie quelque peu gratuite (je m'attarderai pas sur la façon dont les femmes sont dépeintes dans ce film), Pantyhose Hero est donc une ode au beauf macho qui boit de la bière en restant avec ses potes. Dispensable pour le commun des mortels, mais largement recommandable pour les habitués de ce genre de cinéma en somme.

A Battle of Wits, l'intellect au service de la paix


Je dois vous faire une confidence, j'ai une sainte horreur de cette vague de films en costumes surfriqués venues de Chine : souvent impersonnels, plus attachés à bien montrer ses milliers de figurants et blindé d'une pseudo-propagande nationaliste, ces films sont le reflet même du nouveau cinéma chinois, qui commencent à employer les mêmes méthodes restrictives artistiquement qu'Hollywood sont couvert de se racheter une image auprès du grand public qui en veut toujours plus en termes de gros budget. Plus de pognon, moins d'âme, enfin c’était du moins ce que je pensais avant de voir Seven Swords, Detective Dee de l'inoxydable Tsui Hark et l'outsider A Battle of Wits du méconnu Jacob Cheung, qui en deux films m'a bluffé par sa perception pure des rapports humains (son Cageman dont je parlerais bientôt est du même niveau).
Ca va passer pour de la provocation, mais pour moi A Battle of Wits réussit là où Woo n'avait pas osé s'engouffrer dans la deuxième partie des Trois Royaumes : l'aspect stratégique et humain d'un conflit guerrier, et apporte en prime une portée philosophique brillamment amenée au sein de l'histoire sans jamais tomber des travers moralistes à la noix. En plus de cela, le film jouit des avantages de la co-production japonaise évitant ainsi les écueils nationalistes et surtout l'emploi de techniciens japonais qui restent les meilleurs en termes d'esthétisme, pour peu que l'on leur donne les moyens de leurs ambitions avec une image très ambrée, presque westernienne qui m'a fait regretter de ne pas avoir vu le film sur un support HD tellement il y avait une véritable identité visuelle.


Mais revenons-en au fond du film, qui reste l'un des films de guerre les plus interessants qu'il m'ait été donné de voir ces derniers temps : prenant racine dans une structure de film de siège, A Battle of Wits va tisser lentement des tensions internes, Cheung ne se contentant pas de filmer les hautes sphères du palais, il va aussi s'attacher à donner du corps aux civils et instaurer un vrai climat oppressant où le personnage joué par Andy Lau va être au centre de toutes les discussions, entre ceux qui contestent ses ordres, ceux qui veulent juste fuir et les autres qui lui obéissent aveuglément. Le film s'attache donc davantage aux enjeux humains qu'aux batailles qui n'ont finalement qu'une place symbolique et demeurent avares en money shots, pour mieux étaler leur aspect très stratégique et calculé (dans le film, le village comptant 4000 personnes doit résister à une armée de 100.000 soldats) avec usages de pièges et autres techniques visant à maximiser leur force défensive, montrant de façon convaincante l'importance d'une préparation avant une bataille. Pour autant, le film n'est aucun cas une apologie de l'auto-défense, le personnage de philosophe Mozi (qui s'oppose a l'idéologie confucéenne) joué par Andy Lau (impérial et sobre comme toujours), l'homme providentiel qui va retrouver meneur de guerre se refuse à un massacre généralisé en minimisant les pertes ennemies, en jouant plus la carte de l'intimidation, tout en se positionnant devant l'injustice numérique du conflit et en essayant tant bien que mal de raisonner une sphère politique peu encline à se laisser dompter pour un homme venu de nulle part.


Le film pose donc un regard désenchanté sur les hommes qui ne croient ni aux valeurs spirituelles, ni à la stratégie, ni au respect de l'adversaire, retournant leur veste au moindre écart pour préserver leur statut. Mais il fourmille aussi d'une multitude de détails historiques rarement vus de souvenir dans des films chinois comme l'exploration de la pensée Mozi (bien la première fois que j'en entends parler et j'ai trouvé ça passionnant) ou bien de la présence d'esclaves venus d'Afrique, en atteste un personnage noir qui va se joindre à la cause de Lau et rien que pour ça, A Battle Of Wits mérite aisément sa place parmi mes films en costumes chinois actuels préférés !

Starship Troopers, "Un bon insecte est un insecte mort !"


"Dans mon unité tout le monde se bat, personne se barre !"

C'est par cette phrase culte que j'entame ma critique de Starship Troopers, film hautement méta-textuel, terrifiant et jouissif sans aucun égal en dehors peut-être de Battle Royale dans l'histoire du cinéma. On aura décidément beaucoup jasé à tort et à travers sur le résultat final qui s'avère être un mélange saugrenu de Beverly Hills, Star Wars et Full Metal Jacket, le tout emballé avec le cynisme légendaire du hollandais Verhoeven durant sa carrière américaine. Après un Showgirls qui aura certes bien fonctionné commercialement, Paulo s'est résigné à revenir au genre qui l'a popularisé et s'est entouré à nouveau de sa dream team du temps de Robocop : le chef opérateur Jost Vacano (fidèle du réalisateur depuis Soldier of Orange), le scénariste Ed Neumeier et le terrible Basil Poledouris à la musique répondent présents. Le résultat sera à la hauteur de leur précédente collaboration, c'est peu de le dire !
La filmographie de Verhoeven à la particularité d'avoir souvent eu des films miroirs, comme Katie Tippel qui annonce Showgirls ou bien le Quatrième Homme qui est un lointain précurseur de son Basic Instinct, Starship Troopers ne déroge pas à la règle, il est en quelque sorte le petit frère de Robocop dans son aspect satirique et institutionnel. Par institutionnel, j'entends qu'il emploie tout les codes de la série B, les respecte et fait qu'il peut aisément supporter une vision au premier degré, du coup Paul fait le travail qu'on lui demande de faire : réaliser une œuvre populaire et accessible, il suffit d’enlever l'imagerie nazie du film et on a la un superbe actionner SF qui en donne pour son fric. Voilà la plus grande force de la carrière US de Verhoeven, avoir saisi les vertus du cinéma de genre pour réussir à toucher tout les publics, qu'ils soient distraits ou exigeants.


On pourrait en rester là et vanter le film sur ses mérites objectifs, mais ce serait bien sous-estimer sa portée méta-textuelle qui n'est pas tant une allégorie du nazisme (écouter à ce propos le commentaire audio du réalisateur qui se défoule comme un malade à ce sujet, pour info, c'est à cause de ce supplément en particulier que tous les gros éditeurs ont apposés un carton au début de chaque disque pour se dédouaner de tout propos émanant d'un bonus), qu'une désacralisation de l'American Way of Life : le futur y est montré de façon idyllique, le ciel est bleu, les décors sont propres et les gens sont beaux, trop pour être vrais, une vraie société fascisante qui ne laisse pas de place au grain de sable qui pourrait gripper ses rouages (il est amusant aussi de constater que nos héros playboys sont installés à Buenos Aires, laissant augurer une harmonisation territoriale et donc une disparation progressive de la culture latine au profit de la société WASP, même leurs noms latinos ne font pas illusion là dessus). Dès le premier plan, Starship Troopers joue la carte de la dérision et du second degré avec une succession de spots visuellement kitsch aux images aberrantes vantant tour à tour le confort de vie sur Terre, les armes à feu (des gamins vont jusqu’à jouer avec des fusils mitrailleurs en rigolant !) et bien sur la menace insectoïde, soi-disant nuisible pour la vie humaine qui en prend pour son grade. Mais plus que dans ce procédé qui est le lien le plus flagrant avec Robocop, c'est davantage dans sa mise en scène volontairement télévisuelle, proche d'un épisode de Beverly Hills que la vision radicale de Verhoeven prend forme, en jouant sur des codes connus de tous, il s'attaque donc à l'image qu'un pays nous renvoie par sa culture bien pensante où seuls la beauté et la bonne morale ont le droit de cité.


Loin de se limiter qu'a la seule image médiatique des States, Starship Troopers est aussi une métaphore plus qu'évidente sur l'interventionnisme américain et ses échecs, je pense que l'on s'égare à vouloir faire le rapprochement avec la Seconde Guerre Mondiale (qui a toujours travaillé la tête de Verhoeven) qui en dehors de la débâcle de Klendathu qui renvoie à celle du Débarquement en juin 44 et des tenues de SS portées par nos braves troufions, le vrai parallèle se situe davantage vers le conflit vietnamien où l'Amérique à payé très cher son ingérence. Comme Aliens le Retour, on y voit une armée trop sure d'elle et de ses technologies, reléguant la stratégie et la compréhension de l'ennemi au second plan, on a donc une bande de rambos en puissance qui se mettent à 10 sur un seul insecte au lieu de les repousser tous progressivement, et qui tombent comme des bleus dans des pièges à cons sur un terrain qu'il ne connaissent absolument pas (les fameux "tunnels rats" qui ont contribué à la victoire des viet congs sont présents). Ceux qui y ont vu une apologie de l'armée américaine auront bien tort, puisqu'on est plus chez GI Joe que dans Stalingrad pour le coup, avec une armée totalement désorganisée, croyant gagner en fonçant droit dans le mur, mais n'oublions pas que Paulo reste un cynique et au lieu d'en faire une leçon, il va persévérer à montrer cette confiance inaltérable en eux, leur donnant le dernier mot de l'histoire, alors que nous spectateurs savons très bien que nos troufions s'égarent et vont contribuer sans s'en rendre compte à la machine de propagande fasciste où il faut humilier l'ennemi sans vraiment comprendre pourquoi ils doivent agir avec tant de cruauté. Difficile de faire plus retors comme point de vue.


Starship Troopers demeure l'une des plus belles réussites de la période US de Paul Verhoeven, en étant tout d'abord un redoutable actionner SF fun, généreux et qui n'a absolument pas vieilli en termes de SFX (alors que le film a 15 ans, chapeau !), un vrai film culte qui supporte indéfiniment les revisionnages et donc un film révolté dont l'acidité de la satire peine à faire des petits dans le paysage cinématographique mondial.

La Porte du Paradis, le western maudit du Nouvel Hollywood


La Porte du Paradis reste à ce jour, une œuvre sans précédent dans l'histoire du cinéma et dans celle de Michael Cimino, LE génie sacrifié du cinéma américain : un film cultivant ses paradoxes sans honte, d'un côté la mégalomanie avec une débauche de moyens ahurissante (on ne compte pas les plans où les figurants s'exposent par centaines) pour reproduire l'esprit d'une époque, de l'autre, une véritable humilité thématique où la petite histoire se parallélise face à la Grande, une histoire d'amour liée à un terrible génocide, un fait historique gravissime longtemps renié par l'Amérique : celle du massacre de Johnson County, un village accueillant une majorité d'immigrants européens (français, allemands, slaves), perpétré par de riches propriétaires terriens peu enclins à laisser des étrangers s'installer dans leur pays.


On retient encore aujourd'hui de ce film son immense four commercial qui brisa à la fois le Nouvel Hollywood et la carrière de Michael Cimino, n'ayant plus jamais l'occasion de jouir d'une telle liberté artistique (du moins jusqu’à Sunchaser). Le limiter néanmoins à cette réputation de nadir, occulte la richesse de la vision profondément humble et intense de son récit, celle d'un western désenchanté, ralenti et hors du temps où les moments simples ont parfois plus de valeur que que les "grosses" scènes : que dire de cette longue introduction à Harvard où nous voyons les personnages du film vivre leurs derniers moments de pure candeur, où les rires francs et les danses majestueuses remplacent les massacres organisés de leur vie d'adulte ?


Cette première séquence s'amorce tel un écho à son précédent film The Deer Hunter (Voyage au Bout de l'Enfer en VF) qui fonctionnait aussi sur cette opposition passages légers/tragiques, amplifiant ainsi le destin de chacun des personnages, devenant plus incarnés aux yeux du spectateur en montrant plusieurs facettes de leur existence. Il est d'ailleurs intéressant de constater qu'il procède aussi comme Deer Hunter à des ellipses temporelles, laissant chaque fois plus de deux décennies passer entre chaque étape de la vie de Kristofferson, un choix d'autant plus malin qu'il laisse toute place à l'intelligence du spectateur pour méditer sur ses expériences qu'il a pu endurer durant tout ce temps, là où un autre réalisateur aurait préféré jouer jouer la carte du trop-plein de séquences justificatives au vu de la durée (ce que Leone a fait avec Once Upon a Time in America mais dont la narration éclatée excuse cet était de fait avec la réussite que l'on sait). Chez Cimino, à l'instar de Leone à ses débuts justement, et plus que jamais dans Heaven's Gate, on prend son temps pour mieux se laisser porter par l’atmosphère à une heure où le Hobbit de Peter Jackson nous vend une technologie ridicule (le HFR 3D) pour soi-disant nous immerger dans un film. Que ce soit entre les milliers de figurants utilisés dans les plans dans la grande ville construite en taille réelle ou bien perdu dans les immenses vallées de l'Idaho, on est définitivement plongé en plein cœur d'une époque révolue et ce uniquement par le choix d'un axe, la durée d'un plan et la réelle authenticité qui s'en dégage.


Heaven's Gate forme aussi le premier volet d'une trilogie sur les fondations de la nation américaine avec Year of The Dragon (qui sera son pendant contemporain, en s'attardant sur une autre communauté immigrante, celle des asiatiques) et The Sunchaser (la synthèse de ses prédécesseurs), où l'accent est porté donc sur l'importance des valeurs et des archétypes face à la vilénie du genre humain, Kris Kristofferson dit d'ailleurs qu'Heaven's Gate est un film qui montre que l'argent est plus important que les gens (lecture un tantinet simpliste, mais indéniable de raison). A mes yeux, c'est surtout ce rêve illusoire de toucher du doigt l'essence d'une époque mais avec l'extrême conscience de savoir qu'il n'y aura pas de lendemains meilleurs, à l'image de la scène finale quasi-silencieuse où l'on voit le héros se fermer littéralement à la vie, n'ayant plus la force d'exprimer grand chose à ses proches après les terribles épreuves qu'il a vécues. Un grand film donc, autant dans la forme que dans le fond, qui sonnait inconsciemment le glas d'une époque et d'un genre, se refusant à une quelconque forme d'intellectualisme élitiste et que tout amoureux du western se doit d'avoir vu dans sa version intégrale, la seule qui trouve grâce tant chaque scène est parfaitement à sa place, contribuant ainsi à la force de cette gigantesque épopée presque trop courte tant elle a de choses a nous montrer.

La Nurse, ne lui faites jamais confiance !


Si on a toujours célébré William Friedkin pour ses polars, il s'est aussi brillamment illustré dans le fantastique avec l’Exorciste et le moins connu la Nurse, film hautement controversé dans sa filmo puisqu'il est régulièrement cité comme un de ses plus mauvais films, ce que pense également votre serviteur sur la foi de son souvenir télévisuel datant d'il y a quelques années. Pourtant, comme j'aime bien donner une seconde chance à certaines œuvres et surtout à celles de Bill, qui ont cette particularité de s’avérer captivantes même dans l'échec (le remontage de Cruising, le méconnu Deal of The Century entre autres), le cas de la Nurse se devait d'être réexaminé une bonne fois pour toutes.


Alors ratage ou pas ratage ? Tout dépend comment l'on aborde le film, si on le voit comme une énième variation opportuniste du home invasion movie (sous-genre à tendance réac' qui connut son heure de gloire entre la fin des 80's et le début des années 90), ce qui semble évident puisque tout les codes du genre sont présents MAIS car il y a un mais, le film se distingue par une approche fantastique héritée du Suspiria de Dario Argento (la référence avouée par Bill pour ce film) où la notion de rationalité se frotte sans ciller aux événements les plus surnaturels (voire satanistes), du coup, il s’avèrerait plus logique de fureter dans cette hypothèse dans la mesure où effectivement Friedkin a compris énormément de choses de Suspiria mais aussi de l’œuvre d'Argento en général (loin d'un certain Brian De Palma qui s'est toujours rêvé en élève dépassant le maitre) : que ce soit le choix d'un acteur principal indécis, loin d'être un homme fort, ce raccordement à une imagerie quasi-féerique digne de la trilogie ésotérique du maestro italien avec cet arbre tueur sorti tout droit d'un conte mais aussi donc cette virtuosité qui intervient quand le réalisateur le souhaite (cf Ténèbres), posant dès lors les règles de son univers et ses limites, entre raffinement et zèderie assumée où une simple altercation en forêt peut virer en massacre gore digne de Story of Ricky, sans parler du final qui pousse le surréalisme dans ses derniers retranchements, William Friedkin, un schizophrène ? Ça ne fait pas l'ombre d'un doute.


Hélas, car dans ce tableau idyllique, il y a quand même pas mal de tares à notifier,  notamment la psychologie qui reste anormalement simpliste là où Bill pose toujours un soupçon d’ambiguïté morale/sexuelle (là ça se limite à une simple scène de cauchemar, mais sans réelles conséquences sur le héros) quand il le faut, du coup, le supplément d'âme qui manque parfois aux films précités aurait pu jouer en faveur de la Nurse, mais s'avère être au final, un simple exercice de style qui démontre les capacités visuelles de son auteur au détriment d'une histoire pas toujours bien pensée (que penser de la scène de l'accident de vélo arrivant comme un cheveu sur la soupe ?).

samedi 5 janvier 2013

Dangereuse Sous Tous Rapports, un road movie emblématique des 80's


Dangereuse Sous Tous Rapports (ou Something Wild en VO, titre plus approprié) est ce genre de film qui vous cueillent sans crier gare : on s'attend tout au plus à une sympathique comédie qui fera passer nos 90 minutes réglementaires de façon agréable mais sans lendemain, mais c'est sans compter la présence d'un élément de marque, l'illustre Jonathan Demme, ancien poulain de l'écurie Corman qui est devenu par le fil des événements un réalisateur hollywoodien côté pour ses drames engagés (Philadelphia et Beloved) et surtout la célébrissime adaptation du Silence des Agneaux qui le propulsa sous les projecteurs. Pourtant, c'est un type qui revient de loin, qui se fit broyer par la machine hollywoodienne au début des années 80, à partir du moment où il s'émancipa de la galaxie Corman en allant tourner un véhicule à la gloire de Goldie Hawn (épouse de Kurt Russell, s'il vous plait), Swing Shift, un budget énorme dans lequel il avoua s'être beaucoup investi mais qui au final sera totalement défiguré par la Warner, effrayé par les idées apportées par le duo Demme/Tak Fujimoto (son chef opérateur attitré). Logiquement écœuré par ces manœuvres frauduleuses, cette expérience le poussera à se reconvertir vers la réalisation de documentaires (ce qu'il fait encore aujourd'hui) et plus surprenant, de concerts (pour les Talking Heads notamment).


Lorsqu'on on lui propose donc Something Wild, c'est un homme profondément démotivé qui se lance dans l'aventure mais quand il comprend qu'on laissera toute latitude pour réaliser ce petit film, il se laisse prendre au jeu et choisit l'intégralité de ses collaborateurs, les habitués reviennent (ses potes réalisateurs comme John Waters et John Sayles viennent faire coucou le temps de savoureux caméos) et il en profite pour caster des petits nouveaux qui feront carrière : Jeff Daniels et surtout Ray Liotta pour qui ce fut le premier grand rôle au cinéma, dans un rôle mythique d'ex-mari psychopathe sur le fil du rasoir. Mais c'est surtout sur la fraicheur de son ambiance musicale très colorée et les surprises permanentes du scénario que Demme va s'attacher, passant à l'envie de la comédie au thriller sans briser une quelconque continuité esthétique. C'est d'ailleurs ce film qui révelera au grand jour son goût très affirmé pour les bandes originales éclectiques bien avant le Goodfellas de Scorsese, avec du reggae, du rock, de la pop, de la country en fond sonore de manière permanente qui contribuent à renforcer le côté "cult movie" indéniable de mon point de vue.


Something Wild compense à peu près tout ce qui fait aimer les 80's : du fun, de la bonne musique, une esthétique mi-ringarde, mi-classe (à noter que les lumières de Fujimoto sont particulièrement subtiles et recèlent de trouvailles étonnantes) et surtout un mood comme on en voit plus. Si on me demande, j'en reprends sans hésiter !