Ça faisait belle lurette que j'attendais ce film, le dernier du (toujours) jeune prodige Paul Thomas Anderson, qui certes n'est pas des plus prolifiques mais qui compense largement sa rareté par la richesse et la variété de sa filmographie. Assez proche de Altman et Scorsese à ses débuts, il s'est mué en émule de Stanley Kubrick depuis le monstrueux There Will Be Blood (son plus grand film et aussi le plus grand film des années 2000), une étiquette qui peut paraitre lourde et injustifiée de visu, sauf qu'il a su imposer sa vision du cinéma et s'est véritablement mis en porte-a-faux des contingences hollywoodiennes à l'instar du barbu mégalo. Jusque là tout allait bien pour lui, mais The Master se fera attendre plus pour des raisons de développement hell que d'un réel perfectionnisme (ici, visible dans une reconstitution méticuleuse de l'Amérique des 50's), en effet, le film posa énormément de problèmes vis-a-vis de son sujet, la Scientologie étant considérée comme une véritable église aux États-Unis et dont The Master narre les prémices de sa diffusion en Amérique, ainsi que sur le Vieux Continent. Du coup, la plupart des majors refusent d'investir le moindre kopeck de peur de se mettre à dos des fidèles de L. Ron Hubbard (fondateur du mouvement Scientologue), c'est donc grâce à des fonds privés que le film se fera et permettra aussi l'entière indépendance de Anderson sur le projet, allant jusqu’à choisir une pellicule 65mm (le plus haut format de pellicule classique, juste avant le Imax) pour ne pas avoir à tourner en numérique comme cela est actuellement la norme.
Dès les premières images, on sent la totale confiance d'Anderson en son sujet et sa mise en scène, qui s'avère des plus dépouillés : exit le 2.35 qu'il chérissait tant depuis son premier film, place à un 1.85 moins cinégenique et plus aéré surtout, laissant peu de place au final pour balader le regard du spectateur dans les quatre coins du cadre et mieux l'hypnotiser tel le gourou Lancaster Dodd qui "manipule" le paumé Freddie Quell. Mais au final, The Master est un film qui tient moins sur sa réalisation (d'ailleurs, il est étonnant de voir que les derniers tics andersoniens ont cette fois disparu) que par l'universalité de son sujet qui évite astucieusement la charge balourde et facile sur la Scientologie, préférant le questionnement profond de la nature humaine comme c’était déjà le cas avec There Will Be Blood. En effet, c'est une quête existentielle qui se dévoile à nous, de personnages qui ne savent pas/plus ce qu'ils veulent, entre désir d'être puissant, aimé ou tout simplement de vivre avec le sentiment d'avoir marqué les gens qui nous entourent. Freddie Quell est un homme inadapté à la société, impulsif et rebelle qui ne semble avoir que faire d'une quelconque attache dans sa vie, vivant au gré des opportunités de ses rencontres mais qui paradoxalement va devenir le plus fidèle valet du charismatique Lancaster Dodd, lui offrant ainsi une stabilité qu'il n'avait jamais eue. Leur relation est le cœur du récit et de sa mécanique, à la fois proches et opposés, les deux hommes vont nouer une amitié pleine d’ambiguïté, proche du sadomasochisme, où chacun va jouer son rôle : Dodd comme maitre beau parleur mais finalement très cruel (ses interrogatoires qui démarrent de manière anodine et qui frisent le harcèlement sur la fin) et Quell qui sera finalement le clébard servile mais parfaitement conscient de sa condition, refusant malgré sa rébellion de façade, de se défaire de l'emprise de Dodd. Un jeu qui finira par aller de plus en plus loin, mais à force que les deux compères vont aller de mésententes en mésententes, leur liens resteront pourtant toujours présents, confirmant ainsi la célèbre maxime "On aime ceux qui nous font du mal".
Un grand film qui se doit d'être lu entre entre les lignes (comme TWBB) pour en tirer toute sa substantifique moelle et saisir la grandeur de cet oeuvre, qui semble avoir été longuement réfléchie tant les degrés de lectures s'entrecroisent et sa minéralité digne des plus grands, ne doit rien au hasard.



